Les bombardiers de l’art

Il n’y a que les tagueurs pour nous faire sourire avec une bombe.

Marcel Tamer était chauffeur de bus, il est retraité de la RATP. Il a un caractère difficile, souvent d’humeur très désagréable. Il ne supporte pas ses voisins qui selon lui sont exagérément bruyants, il trouve que les étrangers sont envahissants, les jeunes aussi en prennent pour leur grade, ils n’ont aucune tenue, ils sont arrogants, effrontés, insolents, offenseurs, sans gêne. Bref, vous imaginez le personnage.

De la fenêtre de son pavillon de banlieue, il a les yeux braqués sur tous ceux qui se garent dans sa rue. Il scrute avec attention en soulevant le rideau de sa cuisine les automobilistes qui se stationnent sur un bateau, ceux qui bloquent la voie, il peste contre les virtuoses du klaxonne. Marcel Tamer est impitoyable. Aujourd’hui c’est après les tagueurs qu’il en a.

C’en est trop c’est la goutte qui fait déborder le vase, Marcel en a marre de ces graphes qui enlaidissent les parois de la cité. Ce soir il va aller avec sa canne leur expliquer que les murs de la ville ne sont pas des aires d‘expression. Tranquille, après un souper léger, Marcel se coiffe de sa casquette Stetson, il prend sa badine et sort paisiblement en direction des grands ensembles, là même où les bombers s’expriment. Il remonte sa rue, traverse le centre commercial croisant une bande de jeunes qui chahutent bruyamment.

Approchant de son but, il flaire déjà les émanations d’acétone. Les effluves qui lui montent au cerveau amplifient son mobile et assume sa mission de garant de la propreté murale de son quartier.

Kevin est un de ces jeunes qui porte son pantalon juste sous les fesses, la casquette à l’envers et un casque sur les oreilles. Il écoute la musique à « donf ». Autour de lui, sur le sol est dispersée une panoplie d’aérosols de couleurs différentes.

Tagueur dans l’âme, Kevin a réellement ce que l’on appelle un sens artistique. En trois coups de bombe, il convertit une surface gris béton en une œuvre picturale. S’approchant discrètement, Marcel observe Kevin qui s’applique à réaliser un dégradé de couleurs. Il s’immobilise et braque les yeux sur le garçon en pleine concentration. Kevin se retourne flegmatiquement, il le regarde et lui lance un « Salut !!! » puis s’en retourne à son occupation sur son mur. Marcel est captivé par l’inspiration du jeune homme et par la qualité du rendu.

Dire que Marcel se rallie à l’art de la rue est exagéré, mais là, à ce moment même, Marcel est stupéfait. Kevin recule en regardant son œuvre, il s’approche de Marcel :

– Vous aimez ?

Marcel surpris le regarde, regarde le mur puis regarde à nouveau Kevin :

– Oui, c’est même, euh, ce n’est pas mal du tout. Les deux hommes se sourient.

Kevin tend la main à Marcel :

– Merci, moi c’est Kev.

– Bonsoir, moi c’est Marcel. Kevin ravi enchaine :

– Vous savez j’en ai fait plusieurs dans le quartier, j’ai même des potes qui sont plus doués que moi, j’ai un copain qui a un sens de l’impro de « ouf « , vous voulez en voir d’autres ? C’est quoi déjà votre prénom ?

Marcel est alors dans une situation difficile à laquelle il est impossible de se soustraire. Va-t-il évoquer son différend sur l’art du tag ?

La curiosité l’emportera, Marcel se présente, souriant à Kevin :

– Je m’appelle Marcel.

Kevin remballe ses bombes :

– OK Mars on ‘y va !

Jim

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