La Saga des Rubens – épisode 2

Pour Jan, c’est une vie idyllique

Pour Jan, c’est une vie idyllique, il est accaparé par son métier, toutefois il regrette de ne plus pouvoir s’engager dans des actions politiques.

De plus en plus absent, absorbé par ses nombreux déplacements entre la cour de Siegen et la résidence de Cologne où demeure d’Anne de Saxe, là où ont lieu les comités d’études stratégiques. Jan doit se déplacer au château de Dillenburg où il tient conseil avec l’environnement proche de Guillaume d’Orange. C’est à cinq jours de coche[1].

Maria et la petite Blandine sont souvent seules. Elles en profitent pour se promener interminablement dans le vaste parc jouxtant la cour de Siegen essayant de localiser là où Jan officie, cherchant plus précisément la fenêtre correspondante à son cabinet de travail, en vain. Ce rituel quotidien devient un jeu entre Maria et sa fillette. Bien qu’elles soient entourées par un personnel qui s’occupe activement d’elles avec diligence et attention, les soirées sont longues sans Jan Baptiste Rubens. C’est le prix à payer pour que le résultat de cette action brillante suscite l’admiration familiale, et apporte la pérennité du confort des Rubens. Du moins, c’est ce que l’on peut en conclure et ce qui en paraît.

Nous sommes en plein été, il fait bon vivre, c’est la fin de la journée. Jan Baptiste Rubens traverse le grand parc pour rejoindre son domicile.

Jan – c’est comme cela qu’on l’appel – est une personnalité dotée d’un don particulier octroyé par la grâce divine à un individu : il a un charisme qui fait de lui un homme qui ne passe pas inaperçu. Il est grand, mince. Il a les cheveux brun foncé. Avec ses yeux bleu clair, il a un regard avenant. C’est sans doute le contraste de ses cheveux sombres et de son regard bleu clair qui équilibre cet ensemble de traits particuliers qui composent un visage et qui peuvent exprimer l’humeur, le tempérament, le caractère. Jan sait en jouer, c’est un séducteur.

C’est un homme raffiné qui sait porter l’habit. Revêtu d’une veste longue maintenue ouverte par le passage de son poignet élégamment glissé dans sa poche de droite, laissant apparaitre le gilet noir de son costume trois–pièces qui couvre une chemise blanche.

Il marche lentement dans les allées du parc, observant le ciel immensément bleu. Il n’y a pas le moindre nuage, pas une tache. Sa couleur azur est indescriptible à la foi claire et soutenue. L’illumination du soleil est étonnamment douce, elle donne une représentation réaliste, fidèle et contrastée de la scène qui se déroule dans ce décor paysagé. Le calme règne, seuls quelques chants d’oiseaux et au loin le bruit des sabots des chevaux sur les pavés de l’allée adjacente que l’on perçoit à peine. Un vent du nord souffle faiblement, juste ce qu’il faut pour rafraîchir l’atmosphère. Sur son passage, il répand cette odeur agréable qui émane de certaines substances naturelles provenant de la végétation luxuriante des massifs.

Aujourd’hui Jan rentre plus tôt, ce qui dans le cas présent est assez inhabituel. Jan est un avocat, c’est un notable prospère attaché à la cour du prince. Sa réputation est sans faille, c’est un homme rigoureux, dévoué et juste, c’est un homme de loi.

Malheureusement en ce début de printemps le destin statue différemment, c’est cette nuit que tout va basculer. À ce moment–là, la famille Rubens n’a pas conscience de ce qu’elle devra affronter. Les Rubens dorment. Dans la chambre des parents, il fait doux, les fenêtres sont entr’ouvertes. Le rideau de velours bordeaux ondule lentement et sans fin, telle une berceuse ce mouvement de flottement est apaisant. Le calme règne dans cette maison bourgeoise, dehors la circulation est encore endormie, seul le battement des sabots de quelques attelages trouble ce silence annonçant le proche levé du jour. Bientôt une nouvelle journée commencera. Il est à peine six heures du matin. Étrangement le martèlement des fers des chevaux sur le pavé se stoppe net, juste devant le porche de l’immeuble huppé où réside la famille Rubens. Ils sont plusieurs hommes, tous vêtus d’un uniforme sombre. C’est précisément chez les Rubens qu’ils se rendent. Paul sursaute lorsque l’on tambourine à la porte. Maria se réveille, c’est le cahot, elle ne comprend pas la situation. Elle suit du regard Jan. Déjà debout, il se dirige vers l’entrée en boutonnant sa chemise de coton. Sa démarche lente et assurée évoque l’intention de protéger sa famille. Sur le palier, on s’impatiente, on frappe à nouveau.

– C’est la police, Monsieur Rubens, nous venons vous arrêter.

Jan Rubens ouvre la porte à doubles battants, il est surpris, abasourdi. Sans aucune réticence, il se rend à l’évidence et se remet à la justice. Lui qui défend avec tant de conviction les valeurs du système législatif ne manifeste aucunement la possible erreur judiciaire, il ne pose pas de question, ne fait aucun commentaire. Il sort entouré par les gendarmes, les menottes aux poignets. Oubli ou négligence, il ne regarde pas son épouse. Jan garde la tête haute, il est droit comme un « I ». Malgré l’apparence, il ne semble pas être un prévenu appréhendé, mais une personnalité sous protection, mettant en avant cette attitude des gens qui savent dominer, qui savent garder leur sang–froid dans toutes les situations, même les plus dévastatrices. Ce protagoniste charismatique sème le doute auprès des voisins et des curieux. Est–il escorté, est–il arrêté ?

Maria est accablée. Elle est restée dans l’immense vestibule. La porte d’entrée est encore entrebâillée. Elle est là au milieu du couloir regardant les flammes des bougies projetant leur lueur sur les tapisseries représentant des scènes de chasse. Le mouvement de la lumière semble animer la meute de chiens traquant le gros gibier. Les bras tombants, le regard absent par la pensée, elle tente de se remémorer l’action qui s’est déroulée si vite qu’elle doit s’y reprendre plusieurs fois pour reconstituer la scène qui a ouvert sa matinée. L’analogie entre cet appareil policier appréhendant son mari Jan Rubens et celle de ces chiens pourchassant le cerf est perturbante. Maria se reprend, c’est une femme de vigueur, d’une trempe exceptionnelle. Dans sa tête elle organise sa journée lourde à l’égard de ses démarches. Elle respire par grandes inspirations avant d’entreprendre le plus pénible. Elle se lève et emprunte le long couloir qui la mène vers la chambre de Blandine. Comment expliquer ce qui vient de se passer ?

– C’est une erreur, un malentendu votre père va revenir.

C’est avec cette simple phrase qu’elle rapporte à Blandine l’action qui vient de se dérouler. Pour la petite fille, son père est considéré du point de vue de son courage, celui qui lui a donné naissance et qui a pour rôle d’en prendre soin, de la chérir et de l’élever jusqu’à la maturité. Pour elle c’est lui qui ordonne les arrestations. Pourquoi est–il soudainement devenu le coupable, le répréhensible, l’homme du pêcher à l’état de grâce, pourquoi ?

La nouvelle n’a pas encore fait le tour de la ville et paradoxalement elle ne le fera jamais. Dès la première heure tirée à quatre épingles, la tête haute Maria Rubens se pare de son plus aimable sourire et se rend à la cour de Siegen. La maison d’arrêt est limitrophe. Préférant y aller à pied, elle traverse la ville d’un pas soutenu pressentant un regard inquisiteur des voisins, des amis, et des curieux. Elle tient à affirmer sa situation sociale. Elle est avant tout l’épouse de l’échevin cette personne de haut rang nommée par le seigneur probablement appréhendée à la suite d’une banale irrégularité administrative. Dès son arrivée à la prévôté Maria est désillusionnée. Certes, elle est attendue, mais pas si dignement qu’elle le présuppose. C’est sous de fâcheux auspices qu’elle est reçue. Accueillie froidement par des gardes affables. Maria est surprise et frappée d’un grand étonnement lorsqu’on lui annonce qu’il ne s’agit pas d’une erreur. Jan Rubens est de source officielle en état d’arrestation. À l’heure actuelle il est sous les verrous à la maison de force en attendant son transfert imminent pour la prison centrale du château de Dillenburg. La prison centrale signifie une peine longue, souvent des peines perpétuelles voir capitales. Maria le sait bien. Dernière précision, la sentence vient de la plus haute autorité. Il sera jugé plus tard. Au moment présent il est hors de question qu’elle puisse avoir d’explication supplémentaire et interdiction formelle et absolue d’avoir le moindre entretien avec Jan Rubens.

Pour la deuxième fois de la journée vu l’importance et la tournure de cet évènement, Maria est réduite à néant. Sans reste, elle s’en retourne rejoindre Blandine restée seule avec les domestiques.

Cette histoire ne fait que commencer et Maria n’est pas au bout de ses surprises.

[1] Le coche est une grande voiture à chevaux qui servait au transport des voyageurs, ancêtre de la diligence.

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